{"id":1381,"date":"2025-03-02T22:00:21","date_gmt":"2025-03-02T21:00:21","guid":{"rendered":"https:\/\/noahdaitruong.com\/?page_id=1381"},"modified":"2025-03-02T22:00:21","modified_gmt":"2025-03-02T21:00:21","slug":"mon-pere-de-guerre","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/noahdaitruong.com\/index.php\/mon-pere-de-guerre\/","title":{"rendered":"mon p\u00e8re de guerre"},"content":{"rendered":"<div class=\"bm-builder clearfix \"><div id=\"\" class=\"module col-9 module-id-1740949086483 col-offset-1\" data-module-col=\"9\"><div class=\"module-inside text-inside\" style=\"--top-mod: 0px;--bottom-mod: 0px;--top-mod-t: 0px;--bottom-mod-t: 0px;--top-mod-m:0px;--bottom-mod-m:0px;\" ><div class=\"text_block_out\"  data-effect=\"standard\" style=\"\"><div class=\"text_block ux-mod-nobg\"><div class=\"text_block_inn\"><div id=\"text-1740949086483\" class=\"text_block_centered text_block_centered_enable_width\"  style=\"\"><p style=\"font-weight: 400; text-align: center;\"><span class=\"stroke\">MON P\u00c8RE DE GUERRE (EXTRAITS)<\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">En consultant, depuis Paris, le site internet sur lequel mon p\u00e8re r\u00e9pertorie et expose une partie de ses toiles, je remarque une chose qui ne m\u2019avait pas particuli\u00e8rement frapp\u00e9 auparavant.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Il faut dire que je me suis gard\u00e9 de regarder de trop pr\u00e8s ses images, ou trop longtemps. Pourtant, je les ai toujours c\u00f4toy\u00e9es. Les images de mon p\u00e8re font partie des d\u00e9cors de ma vie, plus qu\u2019elles ne les ont orn\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Le tableau d\u2019une sc\u00e8ne d\u2019un march\u00e9 de rue d\u2019Hano\u00ef, au milieu duquel avance une grosse locomotive noire, chassant les passants avec leur cargaison, le temps que le train passe. Sur une terre auburn, sienne, presque mena\u00e7ante, comme \u00e9clair\u00e9e par un brasier.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Un march\u00e9 de bord de rivi\u00e8re, des femmes amenant les marchandises sur des barques avant de repartir de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rive. La jungle du Vietnam, verte, vivante, qui teinte les tissus de son humidit\u00e9 et qui grignote presque la moiti\u00e9 de la toile.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Des voiles de jonques cr\u00e9nel\u00e9es, semblant serties de griffes comme les ailes d\u2019un rapace pr\u00e9historique, pos\u00e9es sur des eaux roses, lilas, bleus, p\u00eache, contrastant sur des ciels blancs ou or, et \u00e0 d\u2019autres endroits bleus azur.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Des portraits, des sc\u00e8nes de rue, des paysages dans lesquels la rizi\u00e8re est noire, et les plants de riz trempent dans une eau rougie par le soleil couchant.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Je les d\u00e9cris, l\u00e0, de m\u00e9moire, sans jamais les avoir regard\u00e9es attentivement. Mais cela me frappe d\u2019un coup en les voyant toutes ensemble, et je cherche parmi la galerie de la page web la toile qui viendra infirmer mon hypoth\u00e8se.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Il n\u2019y a pas de Blancs dans les images du Vietnam de mon p\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Il n\u2019y a pas de colon. Pas un seul.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">On peut voir, sur une des toiles, une devanture de magasin o\u00f9 sont \u00e9crits en fran\u00e7ais les mots \u00ab&nbsp;bazar&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;marchandises&nbsp;\u00bb, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019une enseigne r\u00e9dig\u00e9e en caract\u00e8re chinois, qui indique que la sc\u00e8ne doit se situer \u00e0 Saigon, dans le quartier de Cholon.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Les boutiques t\u00e9moignent du passage des colons dans la ville \u2013 pendant 100 ans, rappelons-le. Mais on ne d\u00e9couvre nulle autre pr\u00e9sence fran\u00e7aise, nul ma\u00eetre qui veille.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Comme si le corps colonial s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 volatilis\u00e9, ne laissant que des vestiges, mais que la vie vietnamienne a d\u00e9j\u00e0 retraduit dans sa propre langue. La langue du pr\u00e9sent, celle du recouvrement du pass\u00e9 par l\u2019action et sa poussi\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Paradoxalement, cela signifie aussi que sa propre m\u00e8re est absente de ces peintures.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">On y voit parfois des femmes caucasiennes, mais dans des d\u00e9cors qui sont nettement situ\u00e9s en Europe. Elles sont habill\u00e9es, debout devant un caf\u00e9. Elles posent \u00e0 un coin de rue, dans un port.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Mais il n\u2019y a pas de femme fran\u00e7aise, et encore moins de m\u00e8re, dans le Vietnam de mon p\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Peut-\u00eatre ces deux id\u00e9es ne peuvent-elles pas cohabiter ensemble. <br>La m\u00e8re fran\u00e7aise, et le Vietnam.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Peut-\u00eatre n\u2019a-t-il pas su o\u00f9 les faire se rencontrer, dans l\u2019espace du Vietnam, m\u00eame sur la toile.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Mais que faire, alors, de l\u2019id\u00e9e, et de la repr\u00e9sentation de lui-m\u00eame, le r\u00e9sultat de cette rencontre&nbsp;?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Que penser de l\u2019irrepr\u00e9sentable&nbsp;?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><span style=\"text-decoration: line-through;\">&nbsp;<\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">*<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Lorsque sa femme a fait un AVC, il y a cinq ans, mon p\u00e8re a d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 \u00e0 Saint-Malo, dans la maison o\u00f9 ses grands-parents bretons avaient v\u00e9cu, puis son p\u00e8re et sa m\u00e8re, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils ne puissent plus y rester seuls.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Je suis all\u00e9 trier des livres dans la cave de son atelier, \u00e0 Paris, pour r\u00e9cup\u00e9rer ceux qui m\u2019int\u00e9ressaient avant qu\u2019il ne doive vider les lieux.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est comme \u00e7a que je suis tomb\u00e9 sur un album dessin\u00e9, dans le style de la ligne claire, repr\u00e9sentant sur sa couverture une jeune fille d\u2019Asie de l\u2019Est, en sous-v\u00eatements, le corps parfaitement proportionn\u00e9 selon les standards pornographiques. Elle \u00e9tait semblable en tous points aux repr\u00e9sentations des femmes dans les bande-dessin\u00e9es d\u2019espionnage&nbsp;sur l\u2019\u00ab&nbsp;Orient&nbsp;\u00bb&nbsp;qui ont pullul\u00e9 dans les ann\u00e9es 80 : grande, mince, les pommettes rondes, les l\u00e8vres rouges et petites, sauf que sa jambe droite \u00e9tait amput\u00e9e au-dessus du genou, le moignon encore enrubann\u00e9.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">J\u2019ai ouvert le livre pour le feuilleter. Ce n\u2019\u00e9taient que des dessins de femmes, toutes d\u2019Asie de l\u2019Est, repr\u00e9sent\u00e9es dans des positions sexuellement suggestives et amput\u00e9es l\u00e0 d\u2019un bras, l\u00e0 d\u2019une jambe, l\u00e0 des deux, ou parfois seulement le visage contusionn\u00e9, les poignets pris dans des menottes, ou harnach\u00e9es \u00e0 une table chirurgicale.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Le nom du dessinateur sonnait fran\u00e7ais.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Juste en dessous de chaque dessin, il y avait une l\u00e9gende, qui variait \u00e0 chaque fois&nbsp;:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&nbsp;Akito, la petite-fille du g\u00e9n\u00e9ral Hei, le premier g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019arm\u00e9e des forces imp\u00e9riales japonaises. \u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&nbsp;Mariko, la ni\u00e8ce du directeur du contre-espionnage du district d\u2019Osaka&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Le livre datait de 1986. Et sur la premi\u00e8re page, on lisait en \u00e9criture manuscrite&nbsp;:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&nbsp;Cher Marcelino,<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Amicalement\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">J\u2019ai appel\u00e9 imm\u00e9diatement mon p\u00e8re \u00e0 Saint-Malo, depuis la cave, \u00e0 Paris.&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&nbsp;Ah oui, je vois tr\u00e8s bien qui c\u2019est.&nbsp;\u00bb, il m\u2019a dit. \u00ab&nbsp;Il \u00e9tait tr\u00e8s \u00e0 la mode dans les ann\u00e9es 80. C\u2019\u00e9taient les ann\u00e9es M\u00e9tal Hurlant, la BD se voyait comme une contre-culture tr\u00e8s punk, tr\u00e8s \u00e0 gauche. Il \u00e9tait dans le groupe des types branch\u00e9s, des anar et des libertaires. Je ne l\u2019aimais pas du tout. Il dessine \u00e0 partir de photos. Il a fait un shooting avec une femme avec qui j\u2019avais une relation. Je l\u2019ai appel\u00e9, je lui ai dit que si je le croisais, je lui casserais la gueule.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Il ajoute&nbsp;:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&nbsp;Sa femme est japonaise, d\u2019ailleurs. \u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">J\u2019ai r\u00e9pondu \u00e0 mon p\u00e8re, seul dans son atelier, \u00e0 Paris&nbsp;:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&nbsp;Si je croise ce type dans la rue, je l\u2019emm\u00e8ne dans une cave, et je lui tire une balle dans la t\u00eate.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Mon p\u00e8re a eu sa mesure habituelle. Sa voix de baryton calme, qui participe \u00e0 la kermesse de l\u2019\u00e9cole catholique de son quartier depuis des ann\u00e9es.&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&nbsp;Oui, oui, je comprends&#8230; Moi non plus, je n\u2019aimais pas beaucoup ses dessins. Je trouvais \u00e7a de tr\u00e8s mauvais go\u00fbt. Mais \u00e7a ne soulevait aucune sorte d\u2019indignation, \u00e0 l\u2019\u00e9poque. C\u2019\u00e9tait post mai 68, tu sais, on disait qu\u2019il fallait briser tous les tabous.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">J\u2019ai raccroch\u00e9.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">O\u00f9 est la rage de mon p\u00e8re&nbsp;?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">O\u00f9 est son couteau&nbsp;?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Ce jour-l\u00e0, j\u2019ai d\u00e9chir\u00e9 les pages du livre. Avec mes mains. Je l\u2019ai d\u00e9truit.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">D\u2019abord, j\u2019ai eu un peu honte, comme si j\u2019\u00e9tais de ces gens qui d\u00e9truisent les livres. Plus tard, j\u2019ai regrett\u00e9, parce que je n\u2019\u00e9tais plus en sa possession. J\u2019aurais aim\u00e9 l\u2019avoir conserv\u00e9, archiv\u00e9 dans un placard avec d\u2019autres preuves, comme les policiers patients avec les affaires class\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">A ce moment, je n\u2019ai pas su pas quoi en faire d\u2019autre. Le garder chez moi&nbsp;? Je n\u2019aurais pas support\u00e9 de savoir qu\u2019elles \u00e9taient l\u00e0, mutil\u00e9es, d\u00e9membr\u00e9es, d\u00e9truites dans les pages du livre.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Je me demande ce qu\u2019il est devenu aujourd\u2019hui, ce dessinateur, avec sa femme japonaise et ses peut-\u00eatre enfants fran\u00e7ais et japonais. Est-ce qu\u2019il a une fille&nbsp;? Comme je l\u2019ai \u00e9t\u00e9&nbsp;? Une fille m\u00e9tisse pas amput\u00e9e, ou alors d\u2019une seule jambe, c\u00f4t\u00e9 japonais&nbsp;?<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">*<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Je ne suis pas all\u00e9 au cimeti\u00e8re de Saint-Malo depuis l\u2019enterrement de mon grand-p\u00e8re Buu Khanh. Il y a quatorze ans maintenant. Je vais \u00e0 Saint-Malo mais pas au cimeti\u00e8re. Jamais. Je l\u2019\u00e9vite. Il est juste derri\u00e8re la maison de mon p\u00e8re, qui \u00e9tait celle de mes grands-parents, et des parents de ma grand-m\u00e8re avant eux. Il me faudrait, quoi, cinq minutes, pour y arriver&nbsp;? Il est exactement \u00e0 la m\u00eame distance que la mer. De la mer, \u00e0 la maison de mon p\u00e8re, au cimeti\u00e8re&nbsp;: un triangle parfait.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Je passe devant quand je viens \u00e0 pied de la gare, mais je n\u2019y vais pas. Je l\u2019ignore. Il est derri\u00e8re un muret et une rang\u00e9e de platanes toujours d\u00e9garnis. Je l\u2019ignore.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Je pourrais y aller mais je n\u2019y vais pas. Comme je n\u2019\u00e9coute pas mon p\u00e8re, ou comme j\u2019ai appris \u00e0 ne pas l\u2019\u00e9couter quand je descends l\u2019escalier \u00e0 mon r\u00e9veil et qu\u2019il est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 sa table de travail, dans l\u2019entr\u00e9e, qu\u2019il l\u00e8ve les yeux vers moi, sourit, cligne des yeux, et dit quelque chose comme&nbsp;:<\/p>\n<ul>\n<li>Tiens&nbsp;! Tu as bien dormi&nbsp;? Je suis en train de regarder un documentaire formidable sur Napol\u00e9on sur Youtube. Juste avant qu\u2019il soit emprisonn\u00e9 sur Sainte-H\u00e9l\u00e8ne, il avait rendu visite \u00e0 sa seconde \u00e9pouse (\u2026)<\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Je secoue la t\u00eate. Je d\u00e9connecte.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Mon p\u00e8re n\u2019a pas le sens du moment. Il n\u2019a pas le sens de l\u2019autre. S\u2019il voit quelqu\u2019un et si ce quelqu\u2019un a des oreilles, il lui parlera de ce qui l\u2019int\u00e9resse. Le film qu\u2019il a regard\u00e9, un livre qu\u2019il a lu, un d\u00e9tail historique. On croirait qu\u2019il existe sous une autre atmosph\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">En dessous de sa t\u00eate, il y a son corps, de mari pr\u00e9sent, d\u2019aidant affair\u00e9. Ce corps, dans son atmosph\u00e8re terrestre, accomplit une centaine d\u2019actions dans l\u2019espace de la maison, comme un robot nourricier. Il donne les soins du matin \u00e0 sa femme handicap\u00e9e, cuisine, passe au march\u00e9, \u00e0 la pharmacie, se rend \u00e0 la poste, r\u00e9pond \u00e0 des messages en dictant \u00e0 son t\u00e9l\u00e9phone, \u00ab&nbsp;Majuscule. Je suis all\u00e9 ce matin, virgule, mais c&#39;\u00e9tait ferm\u00e9. Point\u00a0\u00bb. Il redresse le lit de sa femme, allume la t\u00e9l\u00e9 pour elle, lance le d\u00eener pour plus tard, puis se rassied \u00e0 sa table de travail. Il a cent bras et un tablier \u00e0 motif de fraises et de c\u0153urs. Il a un fichu sur la t\u00eate et des sandales de m\u00e9nag\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Mon p\u00e8re me pose des questions comme&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu manges bien&nbsp;?&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Tu vois tes amis, quand m\u00eame&nbsp;?&nbsp;\u00bb et me donne des conseils comme&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est important de bien manger. Ne te surm\u00e8ne pas trop.&nbsp;\u00bb Exactement les m\u00eames que ma Grand-m\u00e8re maternelle qui ne se souvient plus de mon pr\u00e9nom, et qui meuble. Il se tient un peu penaud devant moi, les traits h\u00e9sitants. Je sais que c\u2019est le mieux qu\u2019il puisse faire. Qu\u2019il n\u2019y arrive pas. Il n\u2019est pas \u00e9quip\u00e9 pour l\u2019intimit\u00e9, pour l\u2019\u00e9change.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00ab&nbsp;Mon p\u00e8re \u00e9tait comme \u00e7a. J\u2019ai toujours une sorte de timidit\u00e9. J\u2019ai eu une \u00e9ducation vietnamienne&nbsp;\u00bb, il plaide quand je le lui reproche.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Sa t\u00eate est ailleurs. Il porte un casque invisible rempli d\u2019images. Ses yeux sont plong\u00e9s dans la couleur et les sons. Sa bouche et ses narines, tous les conduits de sa t\u00eate, baign\u00e9s de liquide onirique. Mon p\u00e8re r\u00eave. Il s\u2019exprime en faits historiques. Il r\u00e9fl\u00e9chit en frise chronologique.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Je m\u2019assieds dans la cuisine, pour boire mon caf\u00e9, alors que je suis arriv\u00e9 la veille au soir et que je ne l\u2019ai pas vu depuis six, huit mois, et il entre pour me dire imm\u00e9diatement&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je suis en train de lire une biographie tr\u00e8s int\u00e9ressante d\u2019Elie de Saint-Marc. Il a servi en Indochine dans les ann\u00e9es 1870. C\u2019\u00e9tait un grand g\u00e9n\u00e9ral.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Je ne sais pas quoi r\u00e9pondre, alors, je ne r\u00e9ponds pas. Ce n\u2019est pas qu\u2019il m\u2019ennuie, ou que je le d\u00e9sapprouve. C\u2019est simplement que j\u2019ai l\u2019habitude de c\u00f4toyer la t\u00eate de mon p\u00e8re. Je vis avec elle depuis ma naissance. Elle est comme une jeune vie \u00e0 l\u2019enveloppe faite uniquement d\u2019excitation, et qui ne peut s\u2019emp\u00eacher de vouloir la partager avec la premi\u00e8re personne que mon p\u00e8re croise, m\u00eame si ce n\u2019est pas le moment, et m\u00eame si cette personne voudrait parler d\u2019autre chose, comme de la vie. Celle que nous essayons, que j\u2019essaye de vivre. Et il est l\u00e0, dedans. Mon p\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">J\u2019ai appris \u00e0 l\u2019accepter et \u00e0 l\u2019aimer, cette t\u00eate de mon p\u00e8re. Cet homme tendre, g\u00e9n\u00e9reux, fier, vuln\u00e9rable, opini\u00e2tre au travail, tr\u00e8s doux, et en m\u00eame temps inaccessible. Absent. Trou\u00e9 dans tout le corps, avec de l\u2019air qui passe dedans. Il est l\u00e0 mais on ne peut pas lui parler. Il est l\u00e0 mais il ne l\u2019est pas. Il est assis \u00e0 sa table. Silhouette pench\u00e9e, un coude \u00e0 angle droit, et l\u2019autre le long du corps, saisie entre deux lampes comme pour un interrogatoire. Il a ses lunettes. Il ne l\u00e8ve pas la t\u00eate si je passe. Ce sont simplement ses pupilles qui bougent, et sautent au-dessus des verres. Il travaille. Il ne faut pas le d\u00e9ranger. Il est assis comme \u00e7a depuis ma naissance. Depuis le premier r\u00e9veil de ma vie, jusqu\u2019au moment o\u00f9 je vais me coucher, il est encore \u00e0 la m\u00eame table. Il travaille.<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">*<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Enfant, je regarde mon p\u00e8re dessiner. Parfois pendant des heures. Son atelier est dans l\u2019appartement. J\u2019y cours d\u00e8s que je rentre de l\u2019\u00e9cole. C\u2019est la premi\u00e8re chose que je fais.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Je m\u2019installe \u00e0 son bureau o\u00f9 il y a partout des petits tubes de gouache \u00e0 moiti\u00e9 roul\u00e9s, tach\u00e9s, d\u00e9bouch\u00e9s. Des palettes s\u00e8ches qui s\u2019empilent. Des verres macul\u00e9s de peinture eux-aussi, pleins d\u2019une eau lilas, carmin, bleu laiteux. Mon p\u00e8re est pench\u00e9 \u00e0 sa table lumineuse. Il dessine, ou bien il met en couleur. Son pinceau fin va chercher l\u2019encre de Chine dans le pot noir, au ventre de barrique. Les poils souples suivent le trait de sa main, lui offrent leur souplesse, leur existence rieuse. C\u2019est la vie du trait qui compte dans le dessin, et pas ce qu\u2019il figure et qui appara\u00eet lentement. C\u2019est un geste qui passe sa joie, sa duret\u00e9, son \u00e9lan \u00e0 la feuille et qui l\u2019en macule. La main s\u2019\u00e9loigne, la force demeure. Elle prend sa vie propre. Elle s\u2019\u00e9mancipe, s\u2019\u00e9tale, exulte. La ligne rit de tout son ventre noir de brigand. Il faut se reculer pour la sentir. Se reculer dans la vie, prendre un pas en arri\u00e8re, s\u2019\u00e9loigner de ses yeux et de son visage, s\u2019extraire de la peau de sa poitrine pour regarder d\u2019un peu plus loin. Il faut cesser d\u2019\u00eatre humain, un temps, pour devenir ligne. Devenir mouvement et vie sur le papier. Qu\u2019on regarde, ou qu\u2019on dessine, il faut laisser la ligne, le mouvement prendre empire sur soi. Accepter d\u2019\u00eatre remplac\u00e9 par elle. Son rire courbe \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de soi. S\u2019\u00e9teindre jusqu\u2019\u00e0 ce que la ligne ait achev\u00e9 sa danse, qu\u2019elle se soit enti\u00e8rement vid\u00e9e sur le papier.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est une transe dont en sort abandonn\u00e9. Nous avons \u00e9t\u00e9 visit\u00e9s, et l\u2019encre a coul\u00e9 des yeux par les veines du poignet, jusqu\u2019au pouce et \u00e0 l\u2019index, dans une fr\u00e9n\u00e9sie de d\u00e9pense. C\u2019est un geste de foi. Une pri\u00e8re d\u2019un mouvement contenu et minuscule. Comme rendre un hommage \u00e0 la plus petite des fourmis de l\u2019Oc\u00e9anie.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Mon p\u00e8re dessine, et je regarde prendre le dessin. Je le suis dans ses images, dans sa ligne. Je suis tr\u00e8s calme. Je ne le d\u00e9range pas. J\u2019ai juste besoin du contact de son bras sous le mien, de sa jambe pr\u00e8s de ma hanche, et de sa ligne sur ma r\u00e9tine. C\u2019est comme \u00e7a que je rentre dans ses images. Dans son r\u00eave. Comme \u00e7a que je parcours avec lui ses paysages. Je laisse, moi aussi, des litres de couleur entrer par mes yeux, mes narines, ma bouche. M\u2019emplir tout entier. P\u00e8re et enfant pleins de couleur, voguant sur une mer de peintre.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Pour sortir de la couleur l\u2019arrachement. Il faut se jeter en arri\u00e8re. Tirer sur les couleurs de ses yeux jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elles l\u00e2chent prise en geignant, un bruit de d\u00e9chirure. Il faut retourner \u00e0 Paris, dans l\u2019appartement. Reprendre son visage normal. V\u00e9rifier qu\u2019on a pas de la couleur partout, qu\u2019on a bien ses deux yeux, qu\u2019ils ne sont pas rest\u00e9s l\u00e0-bas. Se d\u00e9tacher du bras de son p\u00e8re, \u00e9couter sa voix basse et chaleureuse, qui dit quelque chose de gentil. Revenir l\u00e0. Aller dans la cuisine, retrouver sa grand-m\u00e8re. S\u2019allonger sur le sol pour jouer.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">On restera avec les images. Un peu de couleur reste toujours, derri\u00e8re les yeux, il parait. C\u2019est une maladie. Un spectre qui s\u2019\u00e9tend, se multiplie discr\u00e8tement. On continue sa vie. On ne se doute de rien. On est plein de couleur mais on l\u2019ignore. On en est de plus en plus plein et on ne le sait pas. C\u2019est comme \u00e7a qu\u2019on est pris par le r\u00eave. Que le r\u00eave prend le dessus. Peut-\u00eatre. Lorsque les couleurs entrent en crue et que leur vague recouvre nos yeux, notre t\u00eate. Que nous sommes pris dans une mer de couleur, un oc\u00e9an de lumi\u00e8re qui chatoie. Nous respirons dedans. Du parme. Du lilas. Du jaune de naples. Du sienne. De l\u2019ocre. Du bleu roi. De l\u2019or. De l\u2019\u00e9meraude. Du vert for\u00eat. De l\u2019\u00e9carlate.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est une noyade.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">&nbsp;<\/p><\/div><\/div><\/div><\/div><\/div><\/div><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>MON P\u00c8RE DE GUERRE (EXTRAITS) &nbsp; En consultant, depuis Paris, &hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"inline_featured_image":false,"footnotes":""},"class_list":["post-1381","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/noahdaitruong.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/1381","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/noahdaitruong.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/noahdaitruong.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/noahdaitruong.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/noahdaitruong.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1381"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/noahdaitruong.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/1381\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1383,"href":"https:\/\/noahdaitruong.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/1381\/revisions\/1383"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/noahdaitruong.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1381"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}